De Kinshasa à Dakar : le double séisme d’une résidence
J’ai hésité avant d’aller à Dakar. Pas par méfiance, mais par exigence. Ken Aicha Sy , directrice de la galerie lemanege et commisaire d’exposition, au nom de l’institut français du Senegal, m’avait invité à Dakar afin préparer une série pour Les Identités linguistiques flottantes. J’ai d’abord douté : est-ce que trois semaines au Sélébeyoun suffiraient pour poser les fondations de ma carrière d’artiste ? Elle m’a fait confiance avant que je me fie moi-même. Elle avait raison.
SÉLÉBÉYOUN : UN LABORATOIRE, UN CERCLE, UNE FAMILLE
Trois semaines logé au Sélébéyoun. ce n’était pas juste un toit, mais un atelier gigantesque où chaque matin le soleil de Dakar entrait par la fenêtre comme un collègue de travail. Dès le premier jour, je ne me suis pas senti étranger. Le personnel m’a accueilli comme un membre de la famille qui rentre à la maison.
Traoré Babakar, Urielle KOOK, Aisha, Moussa, Pascal, Amadou, Gemima… ils ont transformé ma résidence en expérience humaine. Pas un « Salam aleykoum » de routine, mais des questions sur mon travail, sur son évolution et des discussions sur les subtilités de la culture sénégalaise.



EL HADJI SY : LA RUPTURE EN PERSONNE
Ma rencontre avec El Hadji Sy a duré le temps d’un café. Pas d’examen de croquis, pas de leçon technique. Juste une conversation entre deux hommes qui dessinent. Il m’a dit ceci, d’un ton presque intime :
« Quand je dessine, je découvre un nouveau personnage. Jusqu’à ce qu’il se dévoile, je ne le connais pas. C’est après avoir ajouté les détails que je prends connaissance de mon nouvel ami. Chaque dessin où je me représente, je découvre un nouvel être. C’est pourquoi je ne souffre pas d’avoir peu d’amis : le dessin révèle toute l’humanité qu’il y a en moi. »
Puis il a posé sa tasse, m’a regardé droit dans les yeux et a soufflé la question : « Dans quelle humanité es-tu, Richard ? »
Cette phrase a résonné comme une évidence ; une remise en question existentielle. Au Sénégal, la rupture avec l’école académique n’est pas une option, c’est une respiration. Ici, on ne copie pas l’Europe, on la digère et on recrache le monde à sa propre sauce.
LE CHOC
En trois semaines, j’ai interrogé des dizaines de Sénégalais. À chaque fois, ils citaient cinq plasticiens comme on respire… L’art plastique est omniprésent. Économiquement et culturellement pris au sérieux.
En RDC, on compte les artistes plasticiens connus sur les doigts d’une main pourtant ce n’est absolument pas le talent qui manque mais plutôt de politique culturelle et un meilleur encadrement des artistes. Nous sommes connu au Sénégal pour notre musique, notre football et c’est tout. L’art plastique y reste une goutte dans l’océan culturel. Ce constat m’a blessé et motivé. Dakar m’a montré ce que Kinshasa pourrait être.
LES ŒUVRES : PAPIER KRAFT ET IDENTITÉS
Pour marquer cet instant, j’ai décidé de casser mon propre cadre. Deux œuvres de 2×2 mètres sur papier kraft collé sur toile. Un support non conventionnel pour un artiste qui ne laisse que peu de place à l’interprétation. Cette dualité du brut du kraft et la sacralité de la toile parle de moi : l’existence de ma démarche philosophique face à la norme universelle académique.
Entre deux mondes
2×2m, graphite et fusain sur papier kraft sur toile, 2025
Inspiration : La langue qui flotte entre l’effacement et l’invention. Mur jaune, sol bleu marine, enfant hésitant. Les symboles (lion, djembés), ancrés dans la mémoire même quand les mots s’effacent. J’ai glissé un tableau de ma collection Bokoko comme un pont entre Kinshasa et Dakar.





Les mots oubliés 2×2m, graphite et fusain sur papier kraft sur toile, 2025
Inspiration : Le dictionnaire éventré, les feuilles volantes. La colonisation linguistique n’a pas tué l’identité. Elle l’a rendue flottante, à reconquérir.


RÉSOLUTIONS : REPRENDRE CONSCIENCE
Dakar m’a rendu ma conscience de formateur blorsqu’un jour, je m’était rendu chez un ami Lamine Dieme qui donnait cours à des enfants. Je me suis permis de leur apprendre deux ou trois choses, et ça m’a rappelé combien j’aimais ça. J’avais délaissé cette passion suite à mes nombreuses responsabilités. Plus maintenant. Je pense lancer des modules de formation pour éduquer jeunes et adultes à la culture du dessin. Inshallah, je montrerai les résultats.
J’ai aussi pris conscience que je devais produire davantage. Pas pour le marché, mais pour faire évoluer mon art, qui, comparé à ce que j’ai vu à Dakar, était statique. Dakar m’a montré qu’un artiste africain peut être à la fois philosophe et producteur.
REMERCIEMENTS
Ken Aicha Sy, merci pour la confiance et les portes. À Clotilde Monroe pour son assistance. À l’équipe très technique de l’Institut français (Abdou Diouf, Momar Mbaye, Babacar Ndiaye, Malick Ndione, Pako Sarr, Carlos Gomis, Souleymane Béye, Salif Diop, Bigué Diop, Ngouda Dione, Ousmane Fofana, Dominique Pangoura) : vous avez répondu à mes caprices d’artiste avec une patience de saints.
Madeleine Calafell, sculpteuse française née en Côte d’Ivoire, avec qui j’étais en résidence au Sélébeyoun : tu es la plus africaine de nous deux, et ta générosité m’a fait découvrir des subtilités du Sénégal que nul guide n’aurait révélées. Ton amitié a fait de cette résidence un dialogue.
Au Sélébeyoun, votre accueil a fait de Dakar une seconde maison.
Le Sénégal m’a appris que l’art n’est pas un luxe, c’est une infrastructure culturelle. La RDC a du pain sur la planche. Moi aussi.


pierrotmbungu@gmail.com
C’était une très belle expérience à voir avec les artistes…
Vraiment j’aime 🥂
merci mon frère
Belle expérience.
Le ministère de culture et art de la RDC, manque que la volonté pour changer les choses, alors que dans d’autre pays, la culture est primordiale et toute les disciplines sont soutenues pour une bonne valorisation de leur pays.